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Pierre Campion : La Fontaine, Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes.
Mis en ligne le 15 décembre 2021.

Sur ce site, lire 6 études sur des fables. Écrites et publiées à l'été 2003 connu pour sa canicule, elles étaient réunies sous le titre de « Se rafraîchir à La Fontaine » :
Le Loup et l'Agneau
Le Milan et le Rossignol
Les Deux Chèvres
L'Ivrogne et sa Femme
Les Membres et l'Estomac
Les Deux Rats, le Renard et l'Œuf (fin du Discours à Mme de la Sablière)

© : Pierre Campion.


Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes

Un octogénaire plantait.

Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !

Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage ;

Assurément il radotait.

Car au nom des Dieux, je vous prie,

Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?

Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.

À quoi bon charger votre vie

Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?

Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu'à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes,

Repartit le Vieillard. Tout établissement

Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes

De vos jours et des miens se joue également.

Nos termes sont pareils par leur courte durée.

Qui de nous des clartés de la voûte azurée

Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment

Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Hé bien, défendez-vous au Sage,

De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?

Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui :

J'en puis jouir demain, et quelques jours encore :

Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux.

Le Vieillard eut raison : l'un des trois Jouvenceaux

Se noya dès le port allant à l'Amérique.

L'autre, afin de monter aux grandes dignités,

Dans les emplois de Mars servant la République,

Par un coup imprévu vit ses jours emportés.

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter ;

Et pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

La Fontaine, Fables,  livre XI, fable IX

 

Comme en toutes choses, dans cette fable il faut considérer la fin. Ce n'est pas une moralité, car à cet égard tout a déjà été acté et conclu dans le récit. Mais, dans le dernier vers, un nouveau personnage survient jusqu'ici masqué, celui du fabuliste, créant un léger imbroglio, un emmêlement entre le récit du Vieillard et l'écrit de l'écrivain, entre la fable et sa source. Celle-ci n'est ni Abstemius ni Ésope : cela fut d'abord gravé sur une pierre tombale, à l'adresse du passant. Aux temps du passé l'autorité des morts, au présent celle du fabuliste : « Je suis le poète de cette histoire. »

 

Il y eut un conflit entre deux âges de la vie, un drame. Les trois jeunes font bloc, la vieillesse est seule. Elle tient tête, elle est forte, elle aura le dernier mot, mais du fait du destin. Le débat met aux prises les raisons des uns contre celles de l'autre, des raisons qui appartiennent au propre de deux générations, à des raisons de pure expérience, à des valeurs qui ne peuvent se rencontrer ni s'imposer en raison. Il y faudra les incidents de l'existence, qui disjoindront le bloc de la jeunesse en assignant à chacun des trois sa mort et trancheront. Restera le vieillard sur le champ de la scène.

Dans le propos des jouvenceaux, le mot de radoter n'était pas attendu. Il appartient plutôt au domaine de la parole, où se manifeste en effet la sénilité. Par là les trois garçons déniaient au vieillard le droit à l'invention par l'action. Qu'il plante, cela leur évoque la répétition machinale d'actes anciens, là où doit régner la libre création. À eux seuls le champ du monde.

Le vieillard cependant avait avancé un argument qui touche à la nature de l'humanité, une raison qui n'appartient pas à l'égoïsme présumé des vieillards, et lui seul pouvait la formuler : offrir de l'ombre à des humains que nul ne connaît encore, à leurs troupeaux aussi sans doute, selon l'idée d'une solidarité entre les générations « sous la voûte azurée » et en présence des dieux imprudemment évoqués par la jeunesse. Là se rejoignaient la raison partagée entre tous les hommes, présents, passés et à venir, et leur appartenance au cosmos et à ses propres lois. Ce qui départage les raisons des deux générations, c'est le fait que l'humanité existe dans le temps.

Quatre-vingts ans vers 1680 — La Fontaine ne les a pas encore, il ne les aura pas, il se fie aux raisons de sa fable. Son vieillard est né sous Henri IV, il a traversé la mortalité infantile et les maladies foudroyantes ou non, les famines et les grands hivers, les épidémies et les guerres, la disparition de ses contemporains et les exclusives de sa jeunesse : la précarité des humains et la pérennité de l'espèce.

 

Cette fable est un tombeau de vérité. Car, pour les leçons de vie, il y a plus léger que le marbre et plus transportable, plus définitif, plus impressionnant et moins écrasant : les tombeaux de papier. Ils sont écrits et lus au présent. Dans la légèreté du poème, le mort saisit le vif, le sens vient quand il veut.

Cette solidité, cette nécessité, ce mouvement… Un appareil de précision, qui donnera l'heure partout et tant que la langue française subsistera.

L'histoire paradoxale de trois destinées, dont la dernière est des plus ironique : mais quelle idée aussi d'attendre qu'un arbre soit assez porteur pour y monter le greffer ?

Un dialogue sans issue, arbitré par la mort.

Un mélange harmonieux de style direct et de style indirect : « Assurément il radotait », ils ne le disent pas mais ils le pensent à l'unisson. L'injure se voit et s'entend.

Une architecture d'alexandrins et d'octosyllabes, frappés pour notre voix intime et rythmés dans la masse. Dans le vers, rien ne dépasse : « Quittez le long espoir et les vastes pensées »… De même dans le bloc :

Tout cela ne convient qu'à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes

Opus en mouvement : le premier des deux vers trouve sa rime deux vers plus haut (nous, qui ne sommes pas vous), le deuxième le reprend à la volée et trouvera sa rime deux vers plus bas (vous-mêmes, comme moi voués aux Parques blêmes).

 

Le dernier vers appartient au fabuliste et à son lecteur, à ce présent qui nous réunit, si longtemps que nous venions après lui. Ce vers évoque le pouvoir des fables.

Pierre Campion

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