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Pierre Campion : Note de lecture sur le livre de Jacques Drillon, Traité de la ponctuation française.

Mis en ligne le 3 janvier 2022.

Jacques Drillon est mort le 25 décembre 2021.

© : Pierre Campion.

Jacques Drillon, Traité de la ponctuation française, Gallimard, coll. Tel, 1991.


Une célébration de la ponctuation française
Pour saluer Jacques Drillon

Apollinaire décide, sur les épreuves d'Alcools, au dernier moment, que les vers et les poèmes sont à eux-mêmes leurs propres et suffisantes ponctuations. On peut, comme Hugo ou Mallarmé (ou La Fontaine), jouer plutôt sur les tensions que l'ordre métrique impose à la syntaxe et garder à celle-ci la force de ses ponctuations. On peut, comme les grands prosateurs, noter des musiques purement mentales selon les signes et signaux de la ponctuation et, au besoin, comme Céline, inventer un certain usage des points de suspension…

Céline à qui Jacques Drillon fait l'hommage d'une dédicace pour la première partie de son livre : « A la mémoire de Louis-Ferdinand Céline !… » Une dédicace doublement et distinctement provocante : à l'égard de l'œuvre de Céline, l'ironie est sympathique (elle souligne l'usage que Céline fait du point d'exclamation et des trois points de la suspension) ; en même temps, elle s'adresse de manière insolente à ceux des lecteurs qui reprochent à la mémoire de Céline de déshonorer la littérature[1].

 

Passer la littérature française au tamis de ses phrases et au sarclage des petits signes qui les règlent, telle est l'idée de ce livre-là. Car c'est bien un livre, très écrit et d'autant plus écrit qu'il travaille, pour les écrivains et pour lui-même, les unités les plus réduites où s'exerce l'effet littéraire. En de multiples domaines, Drillon était — il demeure — un jardinier à la fois minutieux et soucieux de perspectives larges.

Son traité est un discours au sens que donnaient à ce mot Rousseau ou Rivarol : un morceau d'apparat et de logique rigoureuse, d'éloquence aussi, adorné de sa péroraison et de son avant-propos (de son avant-dire, de sa praefatio).

C'est aussi une défense et illustration de la ponctuation française, de ses guillemetages français et anglais, de ses espaces (nom féminin), de ses virgules et points-virgules, etc., tous signes bien rangés comme pour une revue des outils du jardin avant déménagement ou de petits soldats dans le bac à sable. C'est évidemment un hommage aux grands imprimeurs, et aux protes de l'aristocratie ouvrière.

Dans l'histoire des idées et du livre, c'est le moment des questions et du lyrisme qui convient :

A l'heure où, en quelque sorte, l'Europe est aux portes de la France, il y a on ne sait quoi de dérisoire à consacrer plusieurs centaines de pages à la ponctuation française. La vie sociale tout entière, de l'industrie à la bande dessinée, est conditionnée par des exigences de plurilinguisme ; la langue informatique — une sorte d'américain de bazar — est en passe d'être la seule qu'on sache écrire et lire ; pourquoi discuter la légitimité d'un point-virgule, ou l'emplacement d'un guillemet fermant ?

Je ne sais pas. (p. 445)

Il le sait, mais à la manière allusive, scandée et passionnée des poètes : « […] la mutation qui nous est imposée nous force à combattre notre ange tutélaire, non pour l'occire, mais au contraire pour en éprouver la force et l'endurcir ; nous le mettons à l'épreuve, nous lui regardons sous les ailes. Notre ange, la langue. »

Évoquant Ponge, Drillon ajoute : « Pour les aimer mieux, nous voulons savoir comment marchent ces choses, et comment il faut les faire marcher. »

Aimer l'astérisque et l'alinéa, le point d'interrogation, le tiret, les parenthèses et les crochets… Aimer la machinerie et la pratiquer soi-même : vérifier son bon fonctionnement et la maintenir en état de marche. Aimer la virgule !

 

Comment fonctionnent les virgules ? Un long chapitre, de la page 143 à la page 255, bien plus développé que ceux du point, de la parenthèse ou même du guillemet.

Prologue, sur le mode épique :

Grandeur de la virgule. De tous les signes de ponctuation, la virgule est le plus intéressant (à l'usage comme à l'analyse), le plus subtil, le plus varié. Son usage obéit à des règles absolues ; à des règles moins absolues ; à des règles pas absolues du tout. A quelque chose qui ressemble au goût — celui qu'on dit bon.

Sur le mode érudit : la note de bas de page attachée à ce prologue, laquelle renvoie à deux éditions savantes de Baudelaire et conclut par : « Baudelaire est sans doute l'écrivain français qui a le mieux employé ce signe délicat. »

Sur le mode dictionnaire : définitions de la virgule tirées des grands lexicographes et de Grevisse ; citations très nombreuses tirées des grands auteurs et d'inconnus (« Un dictionnaire sans exemple est un squelette sans os », Pierre Larousse). Apparaissent, au gré de l'analyse, Flaubert et Paulhan, Alexandre Dumas, Baudelaire et Huysmans, Antoine Blondin et Michel Mouton, Pierre Guyotat et Jean Genet, La Fontaine et Racine, et bien d'autres…

Sur le mode encyclopédique et méthodique : le tableau, page 144, du plan qui sera suivi dans cette entrée.

Sur le mode savant : informé de la science linguistique, mais non jargonnant.

Et, comme partout dans le livre, sur le mode ludique, pratiqué dans tous les sens du mot de jeu : on se distrait et on s'amuse ; on profite des espaces inévitables qu'ouvre à la liberté la rigueur des lois et des jurisprudences ; on jouit des rapprochements, attendus et inattendus.

Sans oublier le mode de l'instruction : bibliographie et index, ni celui de la philosophie (théorie des signes, histoire de la langue et profondeur des temps). Quitte à ergoter, non sans humour, sur et avec Descartes :

Descartes aurait pu écrire son cogito « je pense : je suis » et faire l'économie du « donc » ; car le deux-points, comme la reine des échecs, peut marcher en avant, en arrière et en diagonale. Or je suis parce que je pense, mais je pense parce que je suis ; et même je pense et je suis. Le deux-points symbolise à la perfection l'ambiguïté de l'ego cartésien. (p. 19-20)

Dans cet opus comme dans tous les exercices auxquels il s'est livré, et aussi bien dans les mots croisés qu'il donna à une époque toutes les semaines, Drillon écrivait dans l'amour de la langue et de la littérature françaises[2]. Si, comme le soutient Gilles Philippe en reprenant une formule de Voltaire, la langue française est bien cette « gueuse fière, indigente orgueilleuse », alors Jacques Drillon s'inscrit dans la tâche qu'assument les écrivains français et alliés, de faire avec la pauvreté de son lexique et les rigueurs de sa syntaxe, pour élever le français à la dignité de sa littérature[3].

Pierre Campion



[1] Au 27 du chapitre consacré aux points de suspension, Louis-Ferdinand Céline aura droit à une étude particulière et développée (p. 418-425), qu'il partagera avec… Mirbeau et Colette.

[2] Jacques Drillon, Mots croisés diaboliques…, 100 grilles d'abord publiées dans Le Nouvel Observateur entre 2005 et 2007, Larousse, 2015.

[3] Gilles Philippe, Le Français, dernière des langues. Histoire d'un procès littéraire, Presses Universitaires de France, coll. Perspectives critiques, 2010. Voir le compte rendu de ce livre par Pierre Campion.

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