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Pierre Campion : note de lecture sur Le Temps brisé, le recueil posthume de Marie-Claude Frangne publi en ligne.

Marie-Claude Frangne, professeur de Lettres, est disparue en novembre 2019.
Le recueil inédit de poèmes qu'elle a laissé a été publié en avril 2020, sur le site À la littérature…,.

© Pierre Campion

Mis en ligne le 11 septembre 2022.


Moments d'un recueillement
Note sur Le Temps brisé de Marie-Claude Frangne

Au début du recueil et à l'irréel du présent, il y a un désir impossible : le vœu d'une poésie immobile, et aussitôt, l'aveu des seuls mouvements à ce jour réalisés, autant d'échecs :

 

Je voudrais une poésie immobile

Non, je n'ai jamais su qu'errer

Ma parole labile s'éparpille dans le bruissement de l'univers […]

 

Suit l'évocation de ces errances : des essais de mythes personnels (des bateaux noirs, un spectre obsédant, un essai de préhistoire de soi-même…). Et puis, la longue plage glaciale d'un autre mythe, ouvertement mallarméen, qui fait parler un Minotaure. C'est un défi à l'Hérodiade : à l'un de nos poètes les plus prestigieux et les plus redoutables et, en plus, à l'un de ses échecs, auquel il travaillait encore peu de temps avant sa mort.

Ce long morceau impose au lecteur l'épreuve d'un double mythe : celui qu'incarne Mallarmé en gardien d'une poésie immobile et l'une des figures les plus célébrées de la mythologie et de la littérature, le Minotaure  deux spectres évoqués ici dans un oratorio en cinq actes, le solo d'une femme enfermée et dangereuse à toute approche et à elle-même.

 

Ces tentatives n'ont de sens que dans et par les développements qui les suivent — lesquels conduiront en effet à des « Confins » où règnent encore la perplexité et l'espoir dénoncé d'un passage vers un autre monde, puis à des « Liens » en ce monde-ci, avec des personnes ou des animaux, puis à un « Silence » « où prendre appui », et enfin à une « Incantation » où le désir d'une poésie impossible trouve des volontés à incarner et une mythologie désormais pratique et sensible, qui ne reconnaisse qu'une seule figure, la nature, ni créée ni créatrice :

 

Habitante des jardins

je bois l'été

où le grand Pan bouillonne 

dans le souffle incréé de la terre

 

Je veux le ciel à portée de main — que la lumière déferle […]

 

Au présent, il y avait un mal venu de plus loin et d'ailleurs que de tous les « Avant cela, il y eut… » : nécessairement rebelle à tout mythe qui prétendrait expliquer ce malheur-là.
La Nature, elle est présente, sans qualités et sans Histoire, indifféremment à tous humains et à chacune de leurs histoires : à seule preuve, sensible, le souffle venu de nulle part et de nul temps que d'elle-même.

Il fallait lever les obstacles qui faisaient impossibilité à une certaine poésie — les révéler, les traverser, les ordonner : les instituer en un mouvement qui les abolisse en lui-même —, pour s'assigner un programme poétique réalisable, celui d'un chant humain, qui s'en prenne enfin à la vie non humaine et dépourvue de sens de ce monde-ci. Nager à contre-courant de la grande lyrique, approcher une poésie immobile, à se l'incorporer.
Ce « Je veux le ciel… » est le moment d'un acquiescement en forme de volonté je consens que le ciel soit comme il est et je m'engage à me l'approprier.

 

Comme souvent, comme toujours dans les vrais recueils, celui de Marie-Claude Frangne indique et porte le mouvement d'une volonté et d'une raison, dont l'audace et le courage peuvent forcer l'admiration. On suit le chemin qui ordonne des poèmes dispersés, on traverse les épreuves qu'elle s'impose, à elle-même et à son lecteur, on essaie de retracer la confiance qu'il lui fallut, de la reconnaître dans son parcours et dans la résolution qu'elle a mise en œuvre pour le concrétiser.

Pierre Campion

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