RETOUR : Études

Alain Roussel : note sur le recueil de Jean-Michel Maulpoix Rue des fleurs.

Mis en ligne le 14 septembre 2022.

© : Alain Roussel.

Ce texte a d'abord été publié dans la revue Europe, n° de septembre-octobre 2022.

 Jean-Michel Maulpoix,  Rue des fleurs, Mercure de France, 2022.

 

Que Jean-Michel Maulpoix écrive en vers ou en prose, c'est toujours la poésie qui appelle, avec son rythme, sa musique intime et son lyrisme feutré, presque retenu, juste ce qu'il faut pour que la langue se mette à frissonner légèrement autour de ce qu'il voit et ressent. N'oublions pas que ce poète – qui est autant théoricien que poète – s'est longuement interrogé sur la notion de lyrisme et qu'il lui a consacré de nombreuses pages. Il allie ainsi la spontanéité poétique et la réflexion dans un subtil jeu de miroir intérieur, face et profil, sensibilité et raisonnement.

Dans son dernier livre, Rue des fleurs, c'est un bouquet varié de sensations qu'il nous offre, jouant en même temps sur un titre qui est aussi le nom de sa rue. Comme il y a des fleurs de rhétorique, il y a aussi des fleurs de poésie. Mais nulle question ici d'ornement ou d'éloquence, bien au contraire. Le poète ne cherche pas à nous convaincre. « Chaque poème est une éclosion de sens. La poésie fait éclore dans la langue la douleur, l'amour, l'angoisse, la beauté », écrit-il dans la note finale. Le mot « sens » est à double détente : il indique à la fois la perception par les sens, le côté impressionniste des poèmes et, grâce à eux, la connaissance intuitive que nous avons du monde, pour peu que nous fassions confiance à la langue qui sait mieux que nous, qui sait pour nous.

L'écriture de Jean-Michel Maulpoix, reconnaissable entre toutes, est au plus proche de la sensation, de l'émotion à l'état naissant qui, saisie sur le vif, probablement sur un carnet, viendra, parfois longtemps après, s'épanouir pour prendre la forme définitive du poème grâce aux soins attentifs du jardinier des mots. Si écrire c'est partir à l'aventure, rien n'empêche ensuite de refaire le voyage, d'affiner certains détails et d'en supprimer d'autres, comme on élague un arbre trop touffu, et de retrouver l'émotion au bout de la mémoire :

 

Qui donc retrouvera le chemin du poème ?

Pour raconter une fois encore à haute voix

La robe qui se déchire à des buissons de roses… 

 

Les poèmes de cet amoureux de l'automne, saison où il est né, ont une tonalité souvent mélancolique, évoquant avec tendresse l'enfance, les amis morts, les amours défaits, quand « Les portes du cœur se sont refermées/Sur la nuit froide », tous ces « petits riens » heureux ou malheureux et ces paysages éphémères voués à la disparition et à la renaissance dont la fleur est précisément le plus beau symbole. On ne peut pas à proprement parler de regrets : « nul ne rentrera sain et sauf de sa propre vie », et la vie est admise telle qu'elle fut. Lisant Maulpoix, on peut se demander s'il n'y a pas ce désir de se fondre dans l'écriture, de disparaître, une façon peut-être d'appréhender la mort si présente dans son livre, ainsi qu'il l'évoque dans son poème intitulé Testament : « Écrire ou disparaître le savez-vous sont une même chose », ou encore : « C'est pourquoi sur le papier blanc je trace des signes noirs/Où me dire me dissoudre offrir déjà ma chair au rien qui la dévore. »

Chaque poème est soit une évocation où la langue accueille avec tendresse les souvenirs, soit une célébration de la beauté qui passe sous nos yeux et que souvent nous ne voyons pas. Mais la poésie veille, « écoute fredonner le paysage », et soudain nous entendons, et soudain nous voyons. Il y a aussi cette compassion quand Jean-Michel Maulpoix nous parle dans la première partie de la Banlieue pauvre, de celles et ceux qui « ne disent rien et ne vont nulle part » et avec lesquels, grâce au poète, nous partageons une profonde humanité. Dans tous les textes, il importe de dire en quelques vers « l'exacte couleur » émotionnelle. C'est que le lyrisme que revendique Jean-Michel Maulpoix implique une justesse du regard :

 

L'aube regarde

Par la fenêtre qui s'éclaire un peu

Se déchirer la robe de givre de la nuit

Les étoiles une à une regagnent le fond du ciel

Et la lumière du jour d'hiver redevient froide et blanche. 

 

« Je cherche à dire et à nommer/sans conclure, sans enclore », écrit-il encore. Mais il y a ce qui est nommable, autour de quoi les mots peuvent s'accrocher. Et il y a l'innommable, comme l'amour dont Jean-Michel Maulpoix, de son propre aveu, ignore « le nom propre », et qui donne à tous ses poèmes leur étrange volupté.

Alain Roussel

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